Déprime à Cuba
Je passai le mois de juillet 2010 dans la ville de La Havane, sur Cuba. J'y déprima gravement, et ma production littéraire à cette époque – ou de cette époque – se limitait à quelques nombreuses notes dont la teneur jamais ne s'écarta du cadre religieux ou, plus précisément, protestant luthérien et austère. Toujours est-il que de cette mauvaise passade, je ne me ressouviens que de ce dont je traite dans le récit suivant. Le reste de ce que je vécu à Cuba jamais ne se présenta à moi à nouveau.
Mes pieds, sur les routes bétonnées, brûlaient. En arrivant dans la ville, je m'étais mis dans la tête de faire comme les romains, c'est-à-dire de marcher toujours nus pieds, mais à présent leur plante brûlait. Je devais marcher rapidement en vue d'éviter que mes pieds ne fussent en contact trop longuement avec les trottoirs chauds et asphaltés du Malécon. Il faisait trente-sept degrés à La Havane. Sur la côte du Malécon, il faisait sec et venteux.De là où j'étais, en côtes, à cinq mètres en contre-haut des rivages, j'apercevais quelques baigneurs hardis, et l'océan lisse comme de l'huile s'étendait face à moi. À l'horizon, l'huile bleutée décrivait un arc de cercle horizontal. Le ciel grisâtre ne menaçait personne ; au-derrière de moi d'où j'étais venu nus pieds, il y avait un grand hôtel cinq étoiles El Presidente. À son flanc tourné vers l'océan, on avait disposé une chute d'eau que l'on avait dû reconstituer. Deux grand-routes bétonnées et larges, chacune à sens unique, et quelques commerces étaient posés en face de la chute et du « Presidente ». En haut de l'allée, il y avait une banque dans laquelle je n'avais pas été en mesure de retirer un centime, ni avec ma carte de crédit ni avec ma carte pré-paiement. Entre chaque bâtiment, il y avait des palmiers et des platanes fouettés par le vent. Mes poches étaient vides et mes pieds affectés.Je me retournai en direction du El Presidente, traversai la grand route ; j'allais me rendre chez Gustavo où je logeais depuis un mois. Le vent du bord de l'Atlantique consumait la cigarette que j'avais pincée entre mes lèvres. Il faisait néanmoins trente-sept degré, et plus sec que dans les régions tropicales d'Amérique du Sud. J'avais imaginé les Caraïbes plus humides et l'atmosphère plus lourde. Ici, c'étaient les voleurs, les profiteurs et les jiniteros qui rendaient l'atmosphère lourde. Il ne m'était pas possible de sortir de la chambre sans être accosté ou sifflé par les noirs. Tout m'invitait à rester chez Gustavo où je logeais, où je passais mon temps à lire et où je ne m'attirais des ennuis d'aucune sorte. Je ne sortais de la maison d'hôte que pour aller consommer un verre de rhum ou une bière fraîche, soigner mon pied blessé avec des giclées de rhum brun, acquérir du tabac ou manger mon tout et repartir, une cigarette consumée par le vent où que je la place et avec quoi que je la maintienne serrée. Ainsi que je le disais, je traversais la route en ayant, en tête, la maison de Gustavo.
Puta ! », Putain, criai-je au chauffeur qui venait rapidement, comme je traversais la route pratiquement déserte sur le Malécon. Je rentrai et j'achetai, sur le chemin, des sandales qui protégeraient mes pieds du béton brûlant. De là, je longeai un trottoir carrelé où il y avait les résidences en retrait, et en passant devant le Chicote, j'aperçus un couple de gringos. Il y avait peu de touristes à cette époque, en juillet, en plein été. Je décidai de m'arrêter au Chicote avant de rentrer afin d'éviter les emmerdements. C'est un petit emmerdement que d'être accosté sans cesse par des profiteurs voulant vous refourguer des prostituées, des préservatifs ou des cigares usés mais ça avait suffit à me ficher le cafard et le déplaisir de La Havane. Au Chicote, le patron était avenant, jovial – je l'aimais bien. C'était un homme grand et mince, les pommettes creusées. Ses sourcils épais me rappelaient ceux d'un ami colombien beau comme un Apollon. Chicho cependant était laid ; il était charismatique. Il avait toujours un couvre chef, une casquette cramoisie en forme des casquettes castristes qui firent, dans le temps, la révolution. Pour ton pied ? » demanda Chicho. C'est ça. » répondis-je. Brun ? Brun. Deux, un autre pour moi, sec aussi. » dis-je. Tu veux des préservatifs, Francisco ? » dit-il en ricanant. Chicho était un bon plaisantin de vieux cubain. « Ce pied ? » ajouta-t-il. Avec mes sandales, ça va. Juste besoin de le traiter un peu. » Bien, je t'amène le rhum. »Je vérifiais si mes cigarettes étaient dans la poche gauche de ma chemise en tapotant sur la pochette, me saisis d'une cigarette, l'allumai. Les ventilateurs tournaient paisiblement et le Chicote était vide. Chicho avait dû se débarrasser des plants fruitiers que l'État avait jugé être en trop. Sans plans fruitiers, le Chicote semblait être une institution légale. Le ventilateur tournait et fumait la cigarette dedans mes lèvres pincées. Je compris pourquoi les cubains fument d'avantage de cigares. En plus, le tabac ne coûte rien, moins qu'une bouteille d'eau, autant qu'une bouteille de rhum. Je me sentais bien avec ça au moins, cela décollait mon amertume.Aqui tienes, jovencito » dit-il en m'apportant deux verres de rhum brun et une pochette plastique avec, à l'intérieur, un préservatif. O.K., merci. » répondis-je en espagnol, zéro mort, oui, O.K., oui – tout va bien, merci.En enlevant la sandale à mon pied gauche, je versai, sur le gros orteil, l'alcool. « Il ira mieux dans quelques heures » me dis-je, « ce pied, il ira mieux ». J'allumai une autre cigarette. Commençant à se coucher, le soleil était remplacé par une lune chaude. Je bus le second verre d'une traite et partis avant la nuit tombée, pour davantage de sécurité. On ne se sentait pas sûr, dans cette ville. J'avais laissé, comme pourboire, le sachet contenant un préservatif.En sortant du Chicote, je traversai les larges routes, longeai les cafés aux murs jaunâtres et sales de l'allée menant à l'université de La Havane, et rentrai chez moi. Dans le patio de l'université, j'avais aperçu le tank laissé là depuis la révolution dernière. Il y a de ces touches historiques partout dans La Havane. La grille d'entrée de Gustavo demeurait ouverte avant que le soleil ne fut bien couché. En fermant la haute grille de barres métalliques, on s'assurait toujours que le soleil fut carrément endormi. Quand j'entrai dans ma chambre, j'observais les ventilateurs appliques, semblables en cela aux lampes-appliques, placés contre trois parois. Les stores à ma fenêtre étaient mis-clos. En les ouvrant et en sortant la tête par la fenêtre, je voyais, sur ma droite, au nord, l'université et le tank inopérant. Mon quartier était pourvu d'une grande armoire en bois marron obscur, dans laquelle j'avais rangé mon sac de trekking et ma canne ; et un miroir avec petit buffet était disposé à côté de l'armoire, en face de l'un des grands ventilateurs. La porte de la salle de bain était fermée ; elle fermait bien ; Gustavo avait bien fait les choses.Le premier jour où j'arrivais dans la maison, Gustavo m'avait prêté un exemplaire français d'un livre sur Robespierre et la Révolution Française. Il m'avait aussi donné une vieille carte de La Havane et un livre sur Ernesto Guevara, en espagnol. Nous nous échangions souvent des cigares, Gustavo et moi ; le brave homme semblait heureux lorsque je lui faisais don d'un Guantanamera contre l'un de ses Cohiba. J'allumai une cigarette, les ventilateurs fermés, puis je me déshabillai avant de me jeter sur le lit où j'avais laissé le livre traitant de Robespierre avec la Révolution. Un cendrier était disposé à côté de moi, sur ma droite, au-dessus de ma table de chevet ; contre lui, il y avait une lampe éteinte et des cartes postales à l'effigie d'Ernesto Guevara. À l'extrémité de mes pieds, à deux mètres, j'apercevais la fenêtre dont les stores étaient laissés mis-clos. Le bain de rhum avait soulagé mon pied blessé et les sandalettes avaient fait le reste. Affalé sur mon lit, nu, les ventilateurs tournant lorsque je fumais un cigare ou rien, les ventilateurs éteints lorsque je fumais l'ombre d'une cigarette, je lis consciencieusement Robespierre.
C'est ainsi que je passais un mois à La Havane. Cela dit, initialement j'avais prévu d'en dépenser deux sur Cuba. Dès le premier jour, les voleurs et profiteurs, les prostituées, les préservatifs et les cigares fichus m'avaient dégoûtés. Les blancs font tâche au milieu des très nombreux afro-cubains qui peuplent la région et dont la peau est aussi noire qu'un ristretto. Ils sont aussi nombreux que les platanes ; peut-être plus. Le tout m'avait bel et bien lessivé si bien que je passais mon temps en intérieur, à lire sur mon lit et à écrire un monde en noir sur mes genoux, basculant sur une chaise à bascule, sur le carrelage bleuté dans le salon de Gustavo. En rentrant de Cuba, je mis les cahiers dans lesquels j'avais inscrit mon dépit à la cave. Ils avaient une couverture brune, imitation cuivre.
Sur les rails et à côté
Le texte suivant se présente-t-il comme une nouvelle ? Je l'ignora car j'ignore, à vrai dire, en quoi consistent toutes les règles auxquelles doivent – dit-on – répondre les nouvelles. Cela dit, il est certain que le récit suivant tombe dans la catégorie du discours (et non dans celle du dialogue, assurément). Tout s'y déroule comme dans un discours chanté à Moscou ou comme dans un orchestre : en quelques rebonds et mouvements. L'amour, quand il s'inscrit dans le camp de l'éternité, lorsqu'il manque à se faire corps dans le présent, demeure rebondi, difforme et hésitant. Mais Dieu que l'hésitation et émouvante – tel un creuset.
Le train, sur les rails, quittait son repos monotone. S'étaient engouffrés dans le véhicule un petit nombre de gens. Nous roulions lentement en direction du Sud, et pendant tout ce temps que nous roulions, un jeune homme m'avait arraché à moi, emmené loin de moi-même. Il y avait ce jeune garçon auquel j'ai souvent pensé, duquel j'ai souvent rêvé. Si j'étais un moulin, il serait la rivière tranquille et un peu mouvementée dont on dit qu'elle fait tourner mon être. Je l'aperçu dans la gare de Cheseaux-sur-Lausanne, en Suisse, au courant du mois de Septembre. Il faisait frais. Les quelques mois qui suivirent, je l'aperçu souvent à cet endroit : sur les quais, prenant le même train que je prenais, et aux mêmes horaires. Je ne le saluais jamais et il ne me saluait jamais. Jamais nous ne nous sommes connus. J'observai son visage fin joliment et légèrement effilé, ses yeux doux mélancoliques couleur noisette, les minces cernes sans bleu que l'on voyait lorsqu'il manquait de sommeil. Et comme je n'étais pas son rêve moi-même – mais qu'il était le mien exclusivement – j'aurais souhaité être le sommeil de ses nuits. Je l'aurai trouvé éveillé, de nuit, et l'aurait enlacé sans laisser ni songe ni trace en son esprit. Les cheveux du jeune homme étaient raides et relativement longs – je l'aperçu ensuite aux cheveux courts – et il arriva régulièrement qu'il fut coiffé d'un bonnet blanc dont les extrémités étaient striées. Je lisais, sur son visage et dans ses gestes, les fruits verts d'une jeunesse innocente avec une pointe d'originalité, et quelques traits légèrement efféminés.Je parlai de lui à quelques amies que j'avais chargée de suivre le jeune homme, et je leur demandai expressément de ne pas trouver le garçon sympathique. Si il arriva qu'elle nourrissent quelque sympathie à son égard, elle courraient le risque d'attirer la sienne ou son intérêt – disais-je. Mais s'il m'arriva de parler de lui, je ne sus rien dire sur lui. En cet instant, il m'arrivait de penser que le jeune homme s'était présenté comme l'occasion de mon silence ; alors qu'aujourd'hui, je dis qu'il se présente comme l'exclusivité, non seulement de mon silence mais aussi du moindre des mouvements qui, en moi, s'opèrent. J'écris et je me tais pour lui ; je vis et je meurs pour lui – si je ne le faisais pas, alors tout serait perdu.Il se produisit quelques fois des événements réjouissant. Il nous arrivait de nous voir – ou plutôt il arriva que je le voie – en ville et ailleurs que sur le triste quai. S'il m'était préférable de transformer mon lit en ville qu'en quai de gare, je n'évoquerai pas plus mes bonheurs et mes malheurs. Le jeune homme, l'ange tout entier capte mon attention ; il a mon regard exclusif, et il entraîne en moi tous les mouvements. Je ne l'ai pourtant vu qu'en un éclair, mais voici que cet éclair là, ce bref instant se présente à jamais comme l'atome d'une éternité qui demeure. Cet éclair a blanchi mes cheveux, et dans l'instant profond comme l'éternité – qu'on appelle l'amour – je me sentis vieillir de toute une éternité ; j'ai à présent plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Je fus bienheureux qu'il ne me vit point lorsque moi je l'observais longuement. Si en effet j'avais opéré en lui quelques changements, si par exemple il m'était arriver d'attirer son attention et de l'arracher à lui-même, alors je me serai senti coupable. Cela n'a d'importance que dans la mesure où ma sympathie – et mon amour, à vrai dire – l'aurait sans doute détourné de son innocence et, en un sens, rendu souillé. Assurément j'aurais souhaité opérer en lui quelques changements : j'aurais aimé le transfigurer, l'emmener loin de lui-même et de le rendre à lui tenant d'une Vie Nouvelle. Cela dit, je ne m'étais jamais senti en mesure de réaliser, en qui que ce soit, un tel mouvement d'une telle nature. Sachant mon incapacité sur ce point, sachant mon manque de vertu et de luminosité, il me semblait approprié de n'opérer en personne le moindre changement. À tous les coups, je ne supporterais pas la responsabilité de mes rapports. Je ne vis, pour n'affecter point le jeune homme dont j'étais et suis amoureux, qu'une possibilité. Et s'il est dit que « la réalité est décevante, les possibilités jamais » je pris tout de même le pas de réaliser la possibilité qui, à moi, s'offrait gracieusement. Il me fallait opérer en ce jeune homme aucun mouvement, ne l'affecter jamais en rien, entretenir avec lui un rapport réduit à néant ; j'avais à tenir mes sentiments secrets. Les mouvements de mon cœur devaient rester solitaires, et mon âme embrasée danser seule au bord d'un gouffre, sans jamais l'inviter à danser. La situation m'appela à lutter gravement contre les forces qui m'attiraient vers lui – comme il arrive qu'une planète en attire une autre – et me tenir toujours à distance, comme un satellite. Si je l'avais par trop approché, alors je l'aurais affecté, empiété sur son espace ; il eu été rendu différent de ce qu'il était avant notre rencontre, et je ne voulais pour rien au monde le rendre si différent qu'il se senti étranger à lui-même. Je m'isola, donc. Avec mon secret, donc ; loin de lui et le laissa en paix avec lui-même et ses rapports. Et j'y réussi apparemment si bien – pour le coup, je croirai aux apparences – que mon premier bonheur est de ne l'avoir pas affecté. Assurément, il serait plus juste et plus amoureux que je n'éprouve aucun bonheur d'aucune sorte dans la mesure où mon indifférence se présenta comme la marque la plus haute de ma gratuité. Je cherche encore l'amour gratuit, et c'est pourquoi j'attends la mort du sujet qui est moi. Dans cet amour, dans cet amour exclusif, je veux tout entier mourir à moi ; ainsi seulement serais-je emmené, par mon amour, loin de moi-même sans jamais retourner à moi (puisque moi il n'y aurait plus). Cela dit, je n'évoquerai pas mes malheurs si ils ne sont pas malheurs pour le jeune homme dont je suis toujours épris ; lui tout entier, l'ange, capte mon attention et mon regard exclusif. Il n'est pour moi l'occasion de rien, il n'est pas pour moi l'occasion d'être poète, romancier ou philosophe, il est pour moi l'exclusivité. Que dis-je ? Il n'est rien pour moi puisqu'il est tout à lui. Quant à moi, je suis de même tout à lui, et je me suis rendu. Lorsqu'on m'invite à me rendre en quelque endroit, je n'ai plus rien à rendre ni ne suis plus rien à rendre.
En songeant à tout cela, je me dis que tout amoureux, s'il est prudent, doit se considérer d'emblée comme un monstre. Ce n'est que de cette sorte, en se considérant soi-même comme un monstre, que l'on n'actualise aucun geste. Nos gestes, nos mouvements les plus brusques et les plus doux – existe-t-il seulement de doux gestes ? – ne demeurent jamais que des idées qui nous malmènent pour le bonheur de celui que l'on aime. S'il savait quelque chose de l'affaire, alors – ainsi que je l'ai déjà dit – tout serait perdu. Quant aux bêtes et aux monstres dont je suis la foire à moi seul, elles se retirent pour mourir et tout cela est très bien. Malheur en effet aux amoureux dont les soupirs éhontés avec les souffles chauds caressent le cou de leurs amants. Dieu garde les anges et le jeune homme dont je viens de parler de soupirants et de prétendants pareils !
Visite d'une propriété
Dans la chambre, les murs enduits de chaux étaient lézardés sous les effets de l'humidité. Mon amie et moi logions dans le residencial Madidi, à l'étage, dans une habitation avec balcon et vue sur une route asphaltée qui mène au fleuve. À gauche en regardant la rue du balcon, il y avait un grand arbre qui nous faisait un peu ombrage et rafraîchissait la terrasse. Ce jour-là, les eaux du fleuve étaient sortis de leur lit ; elles étaient arrivées jusqu'à une centaine de mètres de notre hôtel, en contrebas, et il y avait eu cinq noyés, une coupure d'électricité. Il nous était impossible de communiquer avec les habitants des villages et villes un peu lointaines, et la nourriture n'était plus acheminée. Nous manquions de réserves.Il faisait chaud. Dans la chambre 11 du Madidi, la douche était en marche. Je somnolais. Lorsque mon amie ferma la porte de la salle de bain, le claquement me réveilla ; la porte était fichue si bien qu'il n'était, à personne, possible de la fermer doucement et correctement. La jeune fille, Sophie, se douchait dans la salle à côté de moi ; couché sur mon lit, j'entendais comme elle était affairée dans la mesure où les fenêtres de la salle de bain et autres pièces manquaient de vitres. Il manquait d'isolation ; quant aux fenêtres qui donnaient de la chambre sur la rue, elles étaient recouvertes de moustiquaires. Entendre ce qu'il se passait dans la salle de bain ne me dérangeait pas outre mesure, excepté quand on y faisait nos besoins. Je passai quelques minutes de plus à somnoler durant que Sophie faisait sa toilette ; « T'aurais pas dû prendre la valériane, hier soir » me dis-je, mais j'avais eu sommeil et j'en avais bien besoin. En outre, je n'avais pas de quoi écrire, je n'avais pas de raison de dormir ; il me manquait l'enthousiasme et j'étais dans une phase de lecture plutôt que d'écriture.La jeune femme et moi ne nous étions pas parlé depuis qu'elle était réveillée, pas même depuis la douche où elle était et il était passé midi. Je m'ennuyais ; je tapotai le paquet de cigarette dans la poche gauche de ma chemise pour m'assurer qu'il était où je croyais l'avoir laissé, en sorti une L&M rouge, me baissai histoire de ramasser le briquet que j'avais laissé à terre la veille, et sortis fumer sur le balcon sans enfiler un short. J'étais en caleçon et il faisait chaud ; sur la gauche un peu au-dessus de moi, il y avait un grand arbre. Après avoir refermé la porte séparant le balcon de la chambre – qui elle aussi est bancale – j'allumai la cigarette puis je m'assis par terre, les pieds contre la balustrade coloniale, sous l'ombre projetée par l'arbre. Il y avait peu de monde dans les rues, quelques moto-taxis et motards indépendants ; j'entendis les voix enfantines portées par le vent et je vis un chien poursuivant son maître. Le maître était sur une moto, le chien à côté, il courait et aboyait ; je souris intérieurement et je soupirai. Le bruit de la douche ne s'était pas encore arrêté. On ira voir Térésa, non ? » dit Sophie.Dans la rue en contre-bas et sur la droite du balcon, en face, se trouvait un vendeur de pain de riz, fourrés au riz, cuñape, etc. L'homme avait la cinquantaine, assez jovial, toujours occupé ; son business tournait dans sa maison en bois un peu délabrée avec un toit de tôle. Enrique ! » répéta la jeune fille. Je n'entends rien ! » dis-je. J'éteignis le mégot, m'accrochai à la balustrade plutôt basse, et je me relevais par la force de mes bras, de mes jambes et de la balustrade tous trois engourdis par la fatigue. Tu disais ? » poursuivais-je comme Sophie n'avait rien dit depuis. On se prépare et on va voir Térésa, non ? » Oui, oui. » dis-je sans vraiment d'enthousiasme. Tu fais quoi ? » dit-elle. Pas grand chose. » J'ai presque fini. » Je ne mettrai pas long. » dis-je.J'entendais Sophie se brosser les dents, nettoyer, recracher l'eau, nettoyer, recracher l'eau. La porte s'ouvrit. Je pris un caleçon propre sous le bras ; je l'avais posé au bout de mon lit la veille, et je ramassai le linge de bain que j'avais laissé sécher sur la chaise en face de mon lit, contre le mur, à côté du téléviseur dont l'antenne était fichue. Je ne fais pas long. »Comme Sophie appliquait avec soin, sur sa peau, une liquide hydratant à la pomme verte, je pris ma douche, frottai mes bras, jambes, estomac et fesses histoire de me débarrasser du trop plein d'eau. Presque sec après l'affaire, je me séchai ; me rasa en quelques minutes avant de sortir de la salle d'eau. Mon amie s'appliquait du fond de teint, fard, etc. On va voir Térésa ? » dit-elle. On pourra lui demander pour le job. » répondis-je. Ah ! C'est vrai ; je lui demanderai. »Nous étions presque prêts ; il me restait à serrer ma ceinture – celle ornée d'un aigle argenté au niveau de la boucle. Nous dirions un aigle de l'armée SS allemande. Mon vieux short était desserré, il ne tenait pas sans ceinture. Pendant que je me préparai, Sophie saisit son paquet de L&M bleues – son briquet dans la boîte cartonnée et plastifiée – et alla griller une cigarette sur le balcon. Ma ceinture attachée, je l'y rejoins, sous l'ombre du grand arbre. Tu n'as pas envie de sucreries ? » me demanda-t-elle. Bah non, mais ce n'est pas parce que je n'en veux pas que tu ne peux pas en prendre. » répliquai-je. Ça ne m'enchante pas d'en acheter si tu n'en veux pas. » Mais ce n'est pas parce que je n'en veux pas que tu ne peux pas en prendre. »Un blanc coloré par les aboiements de chiens errants, les cris et courses des enfants, les motos-taxis qui parcourent le village nuit et jour. Térésa m'a présenté un type qui vend un terrain. Il vit ici. On lui demandera de nous faire visiter le terrain. » dit-elle. Oui, oui. C'est vrai, je cherche un terrain pour m'y installer. Un petit coin, un hectare. » répondis-je. Il doit être bien friqué, le type, il a une super maison et six terrains comme ça. » Bon, j'ai fini » dis-je. Allons voir Térésa. » dit-elle. J'acquiesçai, ré-ouvris la porte fermée du balcon, on entra ensemble dans la chambre. « T'es prête ? » lançai-je. « Oui, toi ? » dit-elle ; « Je suis prêt ». Comme je dis à voix basse « porte-monnaie, téléphone portable, clopes, briquet », tapotant la poche de ma chemise dans laquelle je mets mes cigarettes, puis me tenant les genoux d'un air perplexe, elle ouvrit la porte de la chambre et je la suivis. Comme à notre habitude, nous portions des sandales et des vêtements légers. Passé l'ombre projetée devant le Madidi et sur le balcon par le grand arbre sur notre gauche, il ferait plus chaud. Sophie ferma la porte à clé et me chargea de retirer la clé de la serrure réfractaire dont il semblait que j'avais compris le truc. Nous descendîmes les deux étages d'escaliers, replaçâmes la clé de l'habitation 11 sur son clou à un tableau suspendu. La sortie du residencial se présentait comme une porte de garage, grande ouverte le jour, et nous passâmes dessous. Nous avons tourné à gauche, puis sommes allé au bout de l'allée et, sur la droite (c'est-à-dire à l'Ouest en vérité) il y avait la pancarte d'une agence « Agency + Guesthouse : Mogli ». Il n'y avait cependant plus de maison d'hôte à cet endroit et le terrain m'était parti sous le nez, il venait d'être vendu ainsi que Térésa me l'avait confié. Sophie pris le pas d'entrer dans le Mogli demander Térésa, la patronne de l'agence. C'était une petite agence dont je n'avais jamais vu ni les dessous, ni le derrière ni le patio ; la pancarte avec le nom était située à l'entrée, elle donnait sur une rue sèche à vingt mètres des inondations. Les murs de briques étaient revêtus de chaux ou ciment – encore que la chaux coûte moins cher – et ils étaient peints en vert ; une carte du département de Béni punaisée au mur, à l'intérieur. Il y avait, à l'intérieur, quelques chaises en bambou, un banc recouvert de coussins dont les vertus font du bien au fessier, et des tables en bois avec cendriers. Invité par ces derniers, je jetai comme un clignement d'œil à la poche gauche de ma chemise, saisit une cigarette, la mis à mon bec et l'alluma. Is Térésa here ? » demanda Sophie à une garde d'enfants. Puis elle se tourna et me lança « ne balance pas ta fumée à la gueule des enfants » ; sur quoi je reculai sensiblement en tendant mon bras le plus possible loin des enfants. Mon short tenait toujours, mon aigle argenté toujours là contre la bouche de ma ceinture noire, un peu abattu et pensif, je fixais la carte du département que j'avais déjà vue quelques fois. Je revins à moi quand je vis la jeune fille, mon amie, se tourner vers moi.
- Térésa n'est pas là, elle reviendra plus tard » dit-elle ; ce que j'avais compris en n'ayant été absorbé par la carte qu'à demi.
- Oui, on reviendra. Elle m'a dit où était le terrain ; enfin, c'était très approximatif mais on peut faire un tour par là. » dis-je.
- Pourquoi pas ; nous n'avons rien à faire de toute manière, et il fait bon. » En se tournant vers la gardienne d'enfants,
-« see you » dit Térésa
- « hasta luegito » dis-je » ; nous repartîmes par le chemin que nous avions emprunté. La rue était large d'une dizaine de mètres. Les motos, qui sont pour la plupart des motos-taxis, roulaient généralement au centre tandis qu'en bordures, passaient les piétons et les chiens, et puis nous. Le côté gauche était longé par une allée de boutiques et de bureaux affiliés à des agences de voyage. Ce sont des nouvelles variétés de plants. Le côté droite, idem. Sur notre gauche, il y avait un vieil homme, avec une table devant lui. Sur la table, il y avait une glacière rougeoyante remplie de jus de coco ; c'était en-devant de sa maison timide, un peu reculée.
- Depuis le temps que j'en veux ! » dis-je en voyant qu'il y avait écrit « Coco » sur la glacière.
- Quoi ? » me dit-elle.
- Du jus de coco ! ». Elle suivit mon regard jeté en plein sur la glacière rougeoyante posée sur la petite table style table de camping, vit l'homme que je ne voyais pas comme j'étais absorbé par sa marchandise. Se trata de JUGO de Coco, no vez ? » dit-elle au marchand. Si, si, es jugo de coco. Seria un boliviano cinquenta el vaso. » répondit l'homme. Uno, entonces » répondis-je tout en fouillant les pièces de cinquante centimes de bolivianos dans le porte-monnaie que je venais de sortir de la poche gauche de mon froc bien attaché et serré ; « Aqui tiene » dis-je au marchant comme je tendais la main pleine des petites pièces que j'avais été content de trouver.Sur ce, le marchand et sans compter la donne, enleva la petite sous-tasse – qui servait de couvercle – du dessus d'une tasse vide ; il ouvrit la glacière rougeoyante et transvasa, à l'aide d'une bonne louche en métal, la coco dans la tasse vide. Et je bus ; et en buvant, je me souvenais comment Sophie m'avait parlé des sucreries un peu plus tôt dans la journée. Derrière nous, un très jeune gamin vendait des popcorn ; la brise en amenait l'odeur jusqu'à nous.
- Tu veux des popcorns ? » dis-je à Sophie. Et en faisant face au marchant de coco,
- Gracias ; rico estaba » dis-je.
- « Hasta luego » répliqua le vieil homme. Je fis de même. Nous allâmes, Sophie et moi, de l'autre côté de la rue, à dix mètres de là, auprès du môme à popcorns. À cette heure, vers une heure de l'après-midi, à cette heure de pointe, éviter les motos-taxis en traversant la route à pieds relevait un peu du parcours du combattant. Buenas ! » le garçonnet et nous simultanément. Combien c'est, le paquet ? » Un peso » dit l'enfant. On en prendra deux. » dis-je.L'enfant-vendeur nous donna deux paquets, je lui donna deux bolivianos et nous nous quittâmes en bons termes. Il faisait déjà un peu moins chaud que plus tôt dans la journée, mais plus humide. Les nuages commençaient à prendre une figure vaguement menaçante mais nous suivîmes notre « plan » : nous voulions visiter ce que nous pensions être le terrain à vendre, celui que je tenais à acheter, sur la base d'un à peu près géographique. Et puis, nous n'avions rien à faire.S'étant retenue de fumer plus tôt, devant les enfants, Sophie ne tint plus, s'arrêta et allumer une cigarette. Enrique, attends-moi... »Elle s'arrête toujours de marcher ou de faire quoi que ce soit lorsqu'elle allume une cigarette. Pour elle, on allume une clope ou on fait autre chose. Allumer, c'est sacré, il faut être méticuleux. Je l'attendis ; elle me rejoint ; nous continuâmes de marcher. De là où nous étions, restaient quatre rues à longer avant d'arriver à l'endroit de l'exercice militaire naval de Rurrenabaque. Je savais que le terrain était relativement proche de l'unité d'exercice naval et en direction de l'aéroport. Après une semaine passée dans le village, j'avais vu deux unités : la direction de l'autre était radicalement opposée à l'aéroport. Je décidai donc qu'il s'agirait de cette unité-là sans savoir s'il y en avait une troisième en quelque endroit plus éloigné et plus proche de la piste d'atterrissage. Passé la première rue, nous passâmes devant l'office fermé de la seule radio du village, la Radio Uno, où avait postulé Sophie quelques jours auparavant. Elle était en manque d'argent ; en attendant de dégoter une source de revenus, je lui en prêtais et, puisqu'elle ne supportait pas l'idée de devoir, nous avions convenu qu'elle me rendrait aussitôt que possible. Depuis, elle cherchait à être embauchée dans quelque branche sans prétention spécifique : elle avait essayé en tant que coiffeuse, serveuse, communicante au poste de radio, gardienne d'enfant. De la Radio Uno, il nous restait deux allées, deux blocs de rue jusqu'à la base navale. À côté, nous pensions y trouver le terrain que nous avions l'intention de visiter puis, s'il nous plaisait, d'acheter. Ici, à quelques centaines de mètres du centre, nous étions déjà suffisamment excentrés pour que ne viennent nous gêner aucune moto. Les routes étaient pratiquement désertes ; il y avait quelques chiens errants, des débris et des conserves vides rouillées. L'air semblait plus lourd qu'à midi, les nuages un peu plus sombres. Nous nous sentions cependant à l'abri de la pluie.Arrivés devant les bâtiments de la base d'exercice militaire naval, la route se changeait en pavés. Nous nous plaignions un peu de la rudesse du sentier ; l'emprunter me semblait d'emblée difficile, compte tenu de mes blessures aux pieds. Nous fîmes deux-cent mètres en direction ouest, en longeant le muret qui sépare les habitants de l'enceinte militaire ; avons admiré les terrains « sauvages » du côté affecté par les soldats, et avons rebroussé chemin. Nous avions terminé les popcorns ; une demie-heure avait passé. Peut-être moins, je ne sais pas.
- J'ai envie d'une sucrerie. » dit Sophie.
- Alors achète-en une. » dis-je.
Elle n'appréciait pas faire usage de mon argent et mon désintérêt pour l'entreprise des sucreries ne l'y appelait pas. J'aurais assurément eu du plaisir à la voir manger ; elle en ignorait tout. Je vais en acheter, je crois. Oui, oui, je vais en acheter, je crois. »En bordure de route, il y avait une boutique dans laquelle j'avais eu l'habitude d'acheter mes cigarettes et celles de Sophie. L&M rouges et L&M bleues. Puis, comparant les prix imposés par ce boutiquière avec d'autres marchands, je décidai de me fournir ailleurs en tabac. Mon amie monta dans la boutique située en contre-haut de la route, et saisit un Twix que je payai rapidement. Me connaissant, le marchant me demanda ce que je faisais ici et d'où je sortais.
- Nous sommes allé au sud-ouest, plus proche de l'aéroport, histoire de visiter un terrain mais nous ne l'avons pas trouvé. » répondis-je.
- Vous voulez acheter un terrain ? » dit-il.
- Oui, oui.
- C'est difficile d'en trouver, par ici. Je verrai ce que je peux faire et on en reparlera, joven. »
- D'accord, bien le merci. » répondis-je en espagnol. Sur quoi nous nous quittâmes lui, Sophie et moi. Tu n'as pas faim ? » demandai-je à Sophie. Si. Pourquoi crois-tu que j'ai mangé un Twix ? » dit-elle. La Casa de las Turistas, ça ne te tente pas, ce truc là ? » Pourquoi pas. » Avec un nom pareil, j'ai plutôt tendance à éviter mais c'est tout près, on le voit d'ici. » dis-je en montrant l'institution du doigt. C'est excellent, comme nom. Nous rencontrerons plein de touristes ! » Justement... » répondis-je. Nous sommes allés à la Casa de las Turistas, un café-restaurant au deuxième étage d'un immeuble. Les escaliers étaient d'un bois usés par les mites et l'humidité, il sentait le bois humide. Les rampes de l'escalier étaient de bambou peint. Je songeai qu'il s'agissait là d'une peinture de mauvais goût. Au deuxième étage, dans le café, il y avait une table de billard à 10 bolivianos l'heure : plus cher que dans les autres cafés du même genre. Le mobilier était en bois, et il y avait des dessous de plat en osier.
- Un cendrier, s'il vous plait ! » dis-je d'un peu loin à la serveuse. Elle avait l'air renfrogné, plutôt antipathique, dans des relations pas au net avec les touristes. Je songeai que c'était étrange pour un café de ce nom là, « ... la maison des touristes ! ». Je fus surpris lorsqu'elle nous amena un cendrier de verre. Dans cette région, dans les cafés, le bois est maître et roi et bon marché. En même temps que le cendrier, la serveuse rendit une carte à chacun de nous. Sur les tables, il y avait les serviettes et je me saisis d'une en vue d'écraser les insectes qui parcouraient la surface. Sophie étant assise, il lui était facile d'incendier une cigarette. Je fis de même.
- Tu veux quoi ? » dis-je. C'est une question que je pose toujours.
- Je commande toujours des choses dans les mêmes ordre de prix que ceux qui m'accompagnent. J'hésite entre une omelette et un petit déjeuner continental. » répondit-elle. « Et toi ? ». Je ne sais pas trop. Un sandwich au poulet, je dirais. »Revenant avec dans ses mains le calepin propre au noble métier de serveur, la serveuse fit mine d'interroger et d'attendre. Elle ne dit mot cependant. Un sandwich de poulet », demandai-je. « Ya no hay » me dit-elle ; il n'y a plus. Il parait que c'est dû à l'inondation. Ce n'est pas la première fois. Depuis que les rues du Sud sont inondées, on ne trouve plus grand chose. Il n'y a même plus d'ananas au marché en section fruits. Ce bordel a fait cinq morts, mine de rien. Alors une tarte avec de la glace. » repris-je. « Ya no hay ».On aurait dit un disque rayé. Elle se répétait parfaitement : même assurance, même posture, ton identique, même désintérêt. L'affaire commençait à me souler. Dans la matinée, j'avais tenu à siroter un jus de pêche et il n'y avait pas non plus. C'était ailleurs et il n'y avait pas non plus. Tu veux quoi ? » demandai-je à Sophie. Una omelette, por favor » dit-elle à la serveuse qui acquiesça. Lo mismo » suivis-je, Pareil.Comme la serveuse parti donner l'ordre aux cuisines, je regardai le paysage tandis que mon amie s'occupait à écraser les insectes moyennant une serviette laissée sur la table du café. L'arène dans laquelle nous nous trouvions offrait la vue sur la rue qu'elle surplombait, et puis sur les montagnes boisées au nord. En regardant bien, j'aperçus une croix chrétienne au sommet d'une verte colline de Bolivie.
- Ça, c'est pire que le Calvaire de Copacabana ! » dis-je.
- Quoi ça ? » demanda-t-elle.
- La colline, il y a une croix au sommet, sur ta droite. Ça, c'est le vrai Calvaire ! ». Quelques semaines avant de venir à Rurenabaque, nous étions passé par Copacabana où nous avions pratiqué une colline nommée Calvario. Cela ne nous avait demandé qu'une quarantaine de minutes, relativement peu d'efforts. Arrivés au sommet, nous en avions eu pour nos efforts, c'est-à-dire pour rien du tout ; la vue était pénible et la surpopulation touristique atroce. Elle vit la croix au sommet de la colline verte. J'espère qu'on peut monter.
- J'adore la marche en montagne. Enfin, là ce serait plutôt de l'escalade... » dit-elle. Je demanderai à la serveuse. »Nous avons passé les dix minutes suivantes à fumer, écraser les insectes, penser au terrain que nous venions de voir, lequel nous supposions être à vendre. À mesure que j'y pensais, je sentais en moi se lever l'enthousiasme comme il arrive que la pâte feuilletée lève. Je tenais à acheter un terrain. Je n'avais pas eu cette envie tout de suite, c'était venu d'un coup. Avant ça, je n'avais pas envie de me fixer. À mon sens, si les hommes ont deux jambes, c'est qu'ils ne sont pas faits pour s'enraciner. Cet après-midi là, mon ventre grondait, mon attente taraudait et j'étais fatigué. Fatigué mais enthousiaste.
- Elle en met, du temps. » dit Sophie.
- Tu l'as dit. Elle en met, du temps » rétorquai-je. « Et je n'ai pas envie de fumer » ; je sous-entendais qu'il n'y avait rien à faire. Quand on n'a même plus envie de fumer, il n'y a plus rien à faire.
- Eh ! » s'exclama-t-elle. La serveuse vint avec les deux plateaux, sans sel ni poivre et j'étais trop fatigué pour lui demander des efforts ; pour attendre, surtout. Il nous a quand même fallut insister pour qu'elle nous apporte des couverts. Ceux-ci étaient enroulés dans des serviettes. Je saisis la serviette avec les couverts en son dedans, déroulai la serviette, nettoyai le couteau puis la fourchette au creux de la lingette. Dans cette région, nous ne savons jamais – j'avais envie de le dire à Sophie, mais je préférais qu'un déjeuner demeure dans une ambiance monacale. Quand on mange, on ne fait pas autre chose ; le repas, c'est sacré. Elle est attrayante, cette verte colline escarpée avec sa croix au sommet. Mes doux songes au ventre creux (car il y a des songes dont le ventre est plein, d'autres qui ont les mains crochues, etc) m'animèrent tels que je demandai à la serveuse s'il était possible de pratiquer la colline avec sa croix, de où, s'il fallait un guide. Positif à tout sauf au guide, nous étions contentés Sophie et moi, et faisions le projet de monter le Calvaire de la région un jour prochain. Bon appétit. » dis-je de retour à mon assiette, la tête moins occupée à songer que le palais à saliver. « Hum » fit-elle d'abord, comme nous faisons toutes les fois que nous sommes surpris la bouche pleine et pleine d'impolitesses, « Bon appétit ».Les ventilateurs de la Casa de las Turistas tournait. Il faisait chaud. Pour dessert, nous commandions quelque chose qui n'était pas plus en stock que ne l'était le sandwich de poulet. Si la saison des pluies et les inondations avaient bon dos, les cinq morts un peu moins. Sophie et moi décidâmes que nous irions peut-être prendre un dessert ou une crêpe ailleurs et que la serveuse de la maison des touristes ne méritait pas de pourboire. Elle s'était montrée particulièrement lente, il nous fallait toujours l'interpeler, elle répondait sans conviction, ne présentait ni joie, ni sourire simulé, ni aucun intérêt particulier ; il n'y avait pas ce que nous avions commandé en premier lieu, etc. Nous avons attendu un bon quart d'heure avant de lui demander l'addition. Comme la serveur des touristes n'avait pas pointé le bout de son nez en ce temps, je commandai à une dame située dans les cuisines de nous faire amener l'addition et j'allai me rassoir. La serveuse nous apporta l'addition qu'elle jeta presque sur la table, d'un air de dédain, ce qui suffit à clore définitivement la question du pourboire. Je sortis cent bolivianos de mon portefeuilles, les laissa au-dessus de l'addition avec un verre en-dessus des deux papiers pour m'assurer que rien ne s'envola. L'employée dédaigneuse revint quelques minutes plus tard, pris le billet et rendit trente-trois bolivianos ; nous partîmes de là jusqu'au Mogli situé en face et un peu sur la droite. Du Mogli, nous ne voyons pas le Calvaire. L'agence est située au rez, séparé de la rue par un petit montant de ciment. Les chiens errants ne font de foin que la nuit ; ils se reposent en cet instant. Les motos-taxis passaient toujours, et nous entre elles, à pas lents et désinvoltes. Nous traversions la route étroite, enjambions le muret, entrions dans le Mogli pour la seconde fois de la journée. Sophie avait aperçu Térésa de la rue. Buenas tardes » avons-nous dit. Si les lèvres de Térésa mouvèrent, je n'entendis pas ce qu'elle dit. Les bruits des moteurs étaient trop intenses. Je supposai cependant qu'elle nous répondit quelque chose comme « buenas tardes », bonjour. Comme il était convenu qu'elle nous présente au propriétaire et vendeur de terrain, elle se leva sans conversation, portant contre elle son dernier né. Venez donc, je vais vous présenter à l'homme qui vent le terrain » dit-elle dans un anglais relativement élémentaire. Et nous la suivîmes.Nous avons traversé la rue, nous sommes retrouvés du côté de la Casa de las Turistas, sommes allé jusqu'à l'angle à notre gauche, et avons continué tout droit à partir de là. Le foyer de l'homme propriétaire du terrain, lequel nous avions à rencontrer, se trouvait à peu près en face du Mogli que gérait Térésa. Celle-ci nous introduisit à l'homme. Natif de Bolivie, il était d'une stature robuste, mesurait au moins un mètre quatre-vingt, portait sur la tête un couvre-chef rouge, une chemise grisâtre ; il avait, au visage, quelques rides, le teint hâlé, les cheveux grisonnants, l'air plutôt jovial. Présentations faites, Térésa nous laissa et rentra au Mogli.
- De quelle taille cherchez-vous votre terrain ? » dit-il à Sophie.
- De un hectare. » répondis-je, un hectare. L'homme enleva sa casquette. La température avait baissé ; il faisait plus lourd. En fait, je possède six terrain d'à peu près un hectare. Le gouvernement interdit qu'un particulier possède autant de terrain, ils m'ont donc sommé d'en vendre une partie. »
- Il est loin d'ici ? » dis-je.
- À deux minutes en moto. »
- Est-il viabilisé ? Y a-t-il de l'électricité, des arrivées d'eau ? » Oui, je compterai ça sur le prix de la parcelle. Nous irons à six heures et demie. » Aujourd'hui ? » demandai-je. Aujourd'hui, oui. Ça ne vous convient pas ? » dit-il. Si si, il n'y a pas de problème ».Sophie s'était tenue à côté de nous, ce qui n'empêcha pas l'homme de répéter les termes exacts de ce que nous venions de discuter, et dans la même langue que nous l'avions dit. À six heures et demie, ce soir, alors. » ajouta-t-il. D'accord. » Si je ne suis pas là, vous pouvez frapper contre la porte et je viendrai, je serai sûrement à l'étage au-dessus. » Pas de problème » dit-elle. À six heures et demie, alors » dit-il. Oui, oui, à six heures et demie. »Nous nous sommes serrés la main, puis Sophie et moi sommes retournés à l'hôtel. Sur le chemin, un bonhomme un peu joufflu et gai épuisait des pains de riz. Nous en avons acheté deux pains de riz fourrés avec un fromage étonnamment gouteux pour la région ainsi que deux pains de riz simples. Il était à peu près cinq heures : nous n'avions plus qu'une heure et demie à patienter avant d'aller visiter le terrain que nous projetions depuis quelques jours déjà – et moi depuis quelques mois déjà. De retour au Madidi, nous avons fumé quelques cigarettes sur le balcon dont la moitié est rafraichie par le grand arbre et sa grande ombre.
- Tu les trouves comment, ces pains de riz ? » demandai-je.
- Excellents » dit-elle, « ils seraient mieux avec du sucre ou dans du thé ».
- On n'a ni thé ni sucre » acquiesçai-je comme pour signifier « c'est bien vrai ! ».
- Et toi ? »
- Très bons, mais ils seraient encore meilleurs dans du sucre et de la cannelle ou bien dans du thé. » dis-je, « il faudra en racheter, en plus le gars était bien sympa, jovial ».
-Il faudra, oui. » Nous rentrâmes dans la chambre. Un seul mur de la pièce était sale et lézardé. Je songeais qu'ils avaient été rénovés tous excepté un.
- Enrique ? » dit Sophie.
- Hum ? »
- Tu vas faire quoi en attendant six heures et demie ? » demanda-t-elle.
- Lire Hemingway, je crois. »Elle savait fort bien ce que ça voulait dire : que mon ordinateur portable était libre. J'y avais conservé quelques films, un certain nombre de séries animées japonaises et un soupçon de séries américaines. Toutes les fois que je lisais, l'ordinateur était libre pour sûr et Sophie en profitait pour visionner, avec le plus haut intérêt, quelques séries américaines. Ce qu'elle fit. De mon côté, je parcourus quelques nouvelles de E. Hemingway tout comme je l'avais suggéré : En contre-bas, etc.À six heures vingt, je refermai le livre et me mis en mouvements à nouveau. Toute l'après-midi, une mèche rebelle de cheveux m'avait dérangé, sur le côté gauche, au niveau de l'oreille. J'enfilai mes savates avant d'aller dans la salle de bain en espérant que le claquement sec de la porte extirperait Sophie de sa séance cinématographique. Je fis couler l'arrivée d'eau – le robinet – passa ma main sous l'eau tempérée puis dans mes cheveux, et à nouveau sous l'eau puis dans mes cheveux, puis je plaçai les deux mains histoire que le puits fût plus grand et les efforts moindres. J'ajustai mes cheveux mouillés en les frottant d'abord très vivement avec le linge de bain, puis en les ramenant, avec les doigts, à une forme moins anarchique ; plus organisée. En sortant de la salle de bain, j'avertis Sophie que nous irions revoir le vendeur du terrain immédiatement, à quoi elle répondit « deux minutes de plus, l'épisode touche à sa fin ». j'acquiesçai, les deux minutes passèrent et Sophie fit comme elle avait dit. Nous allions donc, et au sortir de la chambre, mon amie me laissa une fois de plus retirer la clé de la serrure si semblable à un piège. Je déteste ces clés et ces serrures, on croirait dévisser et tortiller une tique prise dans le corps d'un chien.Il était six heures et demie et il faisait bon tiède, presque chaud, toujours lourd et la grisaille au-dessus de nous ; la brume au fond de la vallée. Je songeai qu'il fallait faire vite avant que le terrain ne se couche. De toute les manières, le propriétaire du terrain ne nous avait pas indiqué cette heure précise histoire que nous ne voyions le terrain que précipitamment et sans jugement : il nous avait autorité à le visiter seuls à n'importes quelles heures du jour ou de la nuit. Arrivés devant le locatif habité par notre homme, il attendait là, déjà prêt. Il n'avait pas remis le couvre-chef rouge dont il s'était débarrassé. Buenas ! » nous dit-il. En touchant Sophie sur l'épaule « je vais te montrer, suivez-moi, tu prendras une moto-taxi et ton ami montera avec moi. Suis-moi. » Nous suivîmes ses pas jusqu'à la station des motos-taxis. Notre homme parla quelques secondes avec un chauffeur, Sophie monta à l'arrière en répondant au signe de tête des deux hommes. Le propriétaire du terrain repartit vers sa moto, en face de l'entrée de son appartement deux étages, et me demanda de monter à l'arrière en bien m'accrochant ; ce que je fis. Je montai soigneusement, évitant de toucher le pot d'échappement – qui se trouve toujours du côté droite des véhicules à deux roues – en songeant à une fois où je m'y étais sérieusement brûlé. Nous avons démarré sur une route laissée plus déserte qu'en début d'après-midi. La moto-taxi avec Sophie démarra après nous ; le propriétaire montrait le chemin au taxista. Je remarquai rapidement que le sentier sur lequel nous pratiquions était complètement étranger à celui que nous avions pris l'après-midi quand nous sommes allés aux frontières de la base navale. Sur notre gauche, au Sud, le grand fleuve avait débordé. L'eau arrivait presque jusque sur le sentier en terre battue où nous étions. Pour calmer mes inquiétudes, le chauffeur et propriétaire du véhicule à l'arrière duquel je me postais, m'indiqua comment le gouvernement prévoyait d'ajouter, à la route, une trentaine ou une quarantaine de centimètres de hauteur. Le véhicule sur lequel était postée Sophie s'approcha du notre, et les deux chauffeurs, les deux hommes entamèrent la conversation comme nous roulions relativement lentement. De son côté, Sophie me fit un clin d'œil, attira mon attention, fit un geste de main et regarda, sur notre gauche, les maisons englouties par l'eau, les barques et la feuillue noyée. Je regardai, comme elle, le paysage exceptionnel qui se déroulait littéralement à nos côtés ; le ciel regardait, lui aussi, son reflet dans l'eau qui s'était introduite sur les premières rues de la côte et sur des kilomètres. Gêné où à cette heure, le ciel changeait de couleur tel que le spectacle du ciel et de la terre nous remplit elle et moi de quelque chose si semblable au vide. Nous l'appelons, je crois, plénitude – mais qu'importe. Comme je songeai à écrire toute cette histoire, je songeai qu'une telle situation avec l'eau et le ciel était indescriptible. Il fallait autre chose que des mots d'usages à décrire. Qu'importe ? Nous sommes arrivés, tous quatre, face à une zone à risque. Autour de nous, il y avait peu de bâtiments, la région paraissait excentrée et tranquille. Le risque, c'était des éboulis qui avaient pris sur la route, gravement précipités par les eaux. Ernesto, notre homme, s'arrêta avant les éboulis, le temps de considérer la situation : quelques centimètres d'eau, la route en terre battue creusée de nids de poules invisible, des pavés par dessus et des monticules ; « Enrique, dit-il, accroche-toi bien » et démarra rapidement. La moto sur laquelle j'étais ressemblait aux lézards dont on dit qu'ils courent sur l'eau ; la situation m'a aussi rappelé un livre que j'avais eu le devoir de parcourir lorsque j'étais dans ma dernière année de scolarité obligatoire : Le salaire de la peur. Arrivés derrière un jeune motard timide et vacillant, Ernesto lui cria « Apurate ! Dépêche-toi ! Dépêche-toi bon sang ! Allez, allez, oui ! On y va, dépêche-toi ! » ; le jeune homme, de son côté, se mit de côté pour de bon. Avec sa peur et son dépit, il en avait eu pour son compte et nous, nous avions pratiquement passé la zone sensible. La suite fut de la terre battue sèche ; les nids de poules visibles. Où la route se sépare en deux, nous prîmes la direction droite, c'est-à-dire nord, vers l'aéroport de Rurrenabaque – dont je n'ai jamais aperçu la piste. Je me retournai pour tâter l'humeur et les impressions de Sophie qui semblait vivement rassurée que les éboulis se trouvent derrière nous. J'avais six terrains comme ça » répéta Ernesto. Et ? » dis-je. Ils m'ont tout pris, au gouvernement, ils m'ont sommé de les vendre. Ces salauds m'ont tout pris. Avec celui-ci, je voulais faire un coin pour les fêtes et la famille mais je dois le vendre, ils me l'ont pris aussi. » je hochai la tête pour dire « je vois ». « Vous verrez, Enrique, il est très agréable, ce terrain là. » Oui » dis-je à mi-voix étourdi. On y est presque, ne vous inquiétez pas » dit-il. J'ignore en vertu de quoi Ernesto crût que je m'inquiétais. « On y est presque, c'est un des derniers terrains qu'il me reste ; ils m'ont tout pris, vous voyez ? ». J'ai feint la surprise, « que macana ! » dis-je.Nous roulions lentement sur la route en terre battue avec graviers, soulevant derrière nous un nuage de poussière. Sophie et son moto-taxi étaient à notre gauche, un peu reculés, et il y avait des plantations de platanes des deux côtés de la route ; nous n'apercevions plus les eaux sur notre gauche, mais de hauts platanes un peu mûres. Nous nous étions éloigné du centre du village et ça me taraudait. Ce devait bien être à cinq minutes, en moto, du centre-ville et des plantations de commerces. « Quand bien même c'est excentré, me dis-je, c'est sur la route qui mène à l'aéroport et les touristes seront obligés de passer par là pour aller au centre du village. C'est un bon point » je m'étais assez bien convaincu quand nous arrivions à l'entrée d'un très vaste terrain à semi boisé protégé par des fils de fer barbelés. Je descendis de moto comme le moteur tournait encore, je descendis par la gauche afin d'éviter le pot d'échappement disposé sur le côté droite des motos. Derrière nous, Sophie sauta de moto à son tour, et je payai trois bolivianos cinquante au chauffeur de taxi. Ernesto demanda aimablement au chauffeur d'attendre ici, ainsi qu'ils l'avaient déjà convenu auparavant : nous irions jeter un œil à la parcelle.De l'entrée, j'apercevais un terrain vague gazonné ; il était sur ma gauche. Sur ma droite, il y avait un terrain relativement plat, moins gazonné que le premier, déjà boisé de platanes, manguiers, citronniers, arbres producteurs d'avocats, etc. À une trentaine de mètre de l'entrée, sur le terrain boisé, il y avait, au centre d'une terre humide et fraîche entourée de grands arbres, un patio couvert et dont le sol enduit de ciment était à moitié recouverts de dalles de carrelage. Ernesto nous fit visiter le terrain sur la gauche, plane et découvert, puis le second terrain attaché ; il n'y avait qu'une ligne de démarcation entre les deux lotes et c'était les grands platanes. Derrière le patio cimenté, nous vîmes une barrière qui décrivait un carré : c'était une porcherie boueuse ; et sur le côté droite du patio, un poulailler et deux cabanes, dont une habitée par les travailleurs d'Ernesto dont on vit en lui un businessman. Il faisait toujours tiède et humide, et sous les platanes nous fûmes piqués par les moustiques de la région. Après avoir marché en long et en large des deux terrains non-démarqués – ou démarqués tout naturellement – Sophie rejoignit le moto-taxi tandis que je montai à l'arrière de la moto d'Ernesto, le propriétaire et businessman. Nous rentrâmes et convinrent que nous nous reverrions le lendemain histoire de jeter un œil aux impôts, actes de propriétés, et de discuter le prix de la parcelle qui nous avait le plus attiré l'attention à Sophie et moi : l'hectare boisé avec son patio cimenté et carrelé en son centre. Pour ce soir, nous avions à boire un verre au Monkey, où ils passaient de vieilles musiques américaines et européennes dont les notes nous enveloppaient comme un linceul nostalgique ; comme si l'on nous avait entouré avec lorsque, nous étions nouveaux-nés. En pensant au terrain et aux perspectives qu'il nous offrait, j'observai les murs boisés du Monkey, avec le toit en tôle et sa doublure de paille, et les lampes taillées dans du bois creux à l'image des lampions que l'on présente à Halloween et que l'on a taillés dans des courges. Quelques heures passèrent ; et le cendrier de bambou, à notre table, était rempli de cendres. Dans le nuage ouatiné de fumée, reflétaient mes projets avec mes idées vagues.
Cinq noyades
Ce qui s'est passé le vingt-trois février 2011 était terrible. Ce qui était terrible et qui s'est passé le vingt-trois février 2011 fut ignoré par la plupart des européens. Les Nouvelles étrangères n'ont pas évoqué l'affaire terrible. C'était en Bolivie, dans un petit village touristique du département du Béni, à une époque où aucun gringo n'habite. Je me trouvai à Rurrenabaque, ce jour-ci, et le fleuve avait débordé. Avec quelques mètres d'eau supplémentaires, le Residencial Madidi se serait trouvé les pieds dans l'eau pendant que d'autres avaient la tête et les poumons bel et bien en dessous de l'eau.
- Espera pues ! Je remets le courant ! » cria-t-il du haut de la tourelle, en espagnol. « Alors, c'est bon ? ». Rien ! » répondit l'autre. Quoi ? ». Pas de signal ! » cria-t-il plus fortement. « Ernesto, che ! Écoute, j'ai les gosses à garder, je t'avais dit, je dois y aller. » poursuivit-t-il. Carrajo ! Attends, je quitte le courant, dis-moi où en est le compteur. » Aroldo arrive dans cinq minutes, je t'attends au Camila tout à l'heure, suerte ! » dit-il. Attends ! Et Aroldo ? » demanda Ernesto. Dans cinq minutes. À toute ! » dit l'autre.Ernesto était demeuré perché toute la matinée à réparer le générateur de courant, et ils criaient son collègue et lui, vu la hauteur de la tourelle où Ernesto s'était aventuré. L'autre avait gardé les pieds dans l'eau ; il avait eu de la chance, resté indemne et sans morsure. Dans l'allée où il y avait la petite tourelle avec Ernesto posté en haut près du générateur, l'eau était montée à une cinquantaine de centimètres, s'était introduite dans les habitations, et les commerces étaient fermés – les stores et les grillages baissés. Il faisait bon, le ciel était blanc sale, le vent léger remuait vivement les vêtements d'Ernesto que l'on vit, à deux reprises, tenir sa casquette d'une main pour ne pas qu'elle fut emportée. L'allée était droite et plate sur plus de quatre kilomètres ; au centre on apercevait une démarcation entre les deux pistes de la route bétonnée tandis que les motos-taxis circulaient indistinctement sur l'un et l'autre côté dans les deux sens. La rue parallèle répondait à une physionomie proche, à l'exception des quantités d'eau qui la noyait. Nous parlions de plus de trois mètres d'eau ; nous disions que l'eau s'était introduite dans les rez-de-chaussées des maisons, qu'elle remplissait du sol au plafond. L'eau avait recouvert la route, les douves en bordure de route, les trottoirs en contre-haut des douves, et les maisons en retrait par rapport aux trottoirs cimentés.Ernesto réparait le générateur de courant électrique afin d'alimenter à nouveau le centre du village. D'autres que lui travaillaient, avec autant de succès qu'Ernesto, dans l'acheminement ; nous manquions d'un certain nombre d'aliments. Devant les maisons individuelles, les locataires et propriétaires balayaient désespérément l'eau en direction de la route qui se présentait maintenant comme le lit des bras du Béni.En attendant l'arrivée de son fier collègue Aroldo, Ernesto descendit de la tourelle, de l'échelle, puis – les pieds dans l'eau jusqu'aus genoux en dépit de sa grande taille – alluma une cigarette et dégotta, dans le local de sa compagnie, une bouteille de rhum brun. « Tout est question de noyade » songea-t-il, « je noie mon chagrin » il éleva la tête au ciel clair, « cinq morts, cinq noyés » baissa la tête, remua les pieds, expira très profondément, « et mon connard de frangin qui n'a rien trouvé de mieux à faire que mourir avec eux ». L'homme mince et grand, les pieds dans l'eau, tenait à réparer le générateur d'électricité. Y arriver, y réussir, lui aurait donné l'impression d'une victoire sur l'inondation ; les yeux dans le vague, il attendait Aroldo. Le rhum brun était excellent : c'était du Havana sept ans d'âge. « soixante bolivianos la bouteille... » songeait-il, « soixante bolivianos pour toi, du rhum brun pour toi, frangin » ; il leva son verre au ciel avec ses yeux, et but.L'eau était épaisse, brune et boueuse ; on s'y baignait. Les cultures étaient détruites, l'acheminement en déroute, l'électricité parti, et il y avait cinq morts et le frère d'Ernesto était l'un d'eux et les enfants se baignaient dans l'eau coupable. C'était dégueulasse ; il n'y avait que ce sacré rhum cubain pour être bon. « Le rhum cubain, c'est bon, mais pas Cuba » il y avait vécu trois ans et ça lui rappelait – Cuba avec son Golf Stream et toute son eau – cette sacrée inondation. « Cette cigarette pour toi, ce rhum pour toi » chuchota-t-il aux nuages. Et il but.Une heure avait passé depuis que l'autre était parti garder ses gosses tandis qu'Aroldo ne venait pas. Ernesto aussi avait des gosses à garder ; il avait un gosse sauf de toute cette histoire. Aujourd'hui, l'homme mince, grand et un peu ivre avait tenu à penser loin de son gosse. Il avait honte d'avoir le cafard pour toute cette histoire. La veille, Ernesto et son enfant de quatorze ans eurent une discussion, « oui, la discussion » songeait-il :
- Écoute, il est mort et nous ne le reverrons plus. Il n'a plus rien à faire mais nous, nous avons encore beaucoup de choses à faire, nous devons y penser puis les faire. On ne peut rien pour les cinq autres. » Tu es froid » répondit Alfonso, le môme. « Tio est mort, Tio est mort et tu t'en fous. C'était ton frère ! » il secouait son père, baissa le visage et pleura. Ne pleure pas, ça va alimenter le fleuve. » Al pleura d'avantage. « Tu sais, il faut s'occuper des vivants, pas des morts, c'est tout ce qu'il nous reste : les vivants » poursuivit Ernesto. Il avait tenu à se montrer grand, fier et fort devant le regard de son fils, et son fils était fragile devant lui.
Il était quatorze heures. Ernesto fumait tandis que Aroldo ne s'était pas rendu. La bouteille de rhum, à côté de lui, fut vidée. Le vent fit s'envoler la casquette que portait Ernesto, puis éteignant sa cigarette, le vieil homme laissa retomber sa tête sur la surface plane de la vieille table, dans le local de la compagnie électrique ; et l'homme pleurait. « Cinq morts... cinq noyés... où en suis-je, Al ? Et moi ? » songeait-il. Le centre-ville demeurait sans courant – « Je voudrais tant que tu sois là. » dit-il en lui-même. Ernesto rejoignit son fils, une fois remis plus sobre et le cafard passé ; il donna dans l'accolade, l'enlaça et ensemble ils pleurèrent. Sur la tombe du frère d'Ernesto, ils déposèrent des fleurs et prirent un peu soin du mort ; à présent il fallait aussi survivre, un pied passé le seuil de la mort et l'autre pied encore dans la boue. Il y a des parties de soi que l'on perd à jamais. À celles et ceux qui se sentent étrangers à eux-mêmes, il faut apprendre à se connaître à nouveau et une vie n'y suffit pas. Ceux qui échouent passent l'arme à gauche ; la plupart du temps, c'est avec un trou rouge du côté droit, un revolver dans la main distendue.